BUG, de William Friedkin
Image brève et fugitive d’un intérieur bleuté et étrange. Un cadavre étendu. Aperçu prophétique d’un dénouement d’ors et déjà inéluctable : nous sommes dans un polar.
Image d’Epinal : le motel crasseux perdu aux confins de nulle part. L’ambiance de la chambre est chaude et feutrée. L’atmosphère est moite.
Mais ce serait ignorer l’essentiel que de penser que le décor est planté par ces quelques images. Car c’est la bande son qui fait l’essentiel pour nous immerger dans cette histoire d’insectes.
Le bruit d’hélicoptère accompagnant le travelling aérien nous acheminant vers le lieu de l’action ne peut pas être un son de tournage oublié au montage. La sonnerie lancinante du téléphone dans lequel personne ne parle nous place d’emblée dans le doute et le questionnement.
L’univers mis en place en quelques instants nous ramène immanquablement à un Lynch qui aurait fait la synthèse de ses aspects prosaïques et hallucinés. La séduction est immédiate.
Agnès, une femme seule est harcelée par son ex, voyou fraîchement sorti de taule. Sa meilleure (seule ?) amie, une lesbienne collègue de boulot dans le bar où elles servent toutes deux, lui présente un soir de débauche un type surgit d’on ne sait où. Un gars gentil et atypique. Une relation se noue entre eux.
Voilà le point de départ de cette histoire qui ne respire pas vraiment le rêve américain.
Quant aux « bugs » éponymes, impossible d’en dire davantage sans gâcher l’effet de la première vision du film.
On retrouve dans Bug tout l’art de Friedkin qui consiste à nous faire glisser progressivement d’un monde plus ou moins familier et rationnel à un monde cauchemardesque. C’est ce procédé qui faisait déjà la force de L’exorciste en 1974. Sauf qu’ici, le malaise est distillé de façon bien plus insidieuse et cela dès les premiers instants. On est entraîné dans une spirale incroyable de réalisme, témoins ébahis et impuissants de la lente contagion qui est le centre de cette histoire d’insectes. La mise en scène est d’une précision et d’une sobriété absolument splendides. L’interprétation est convaincante jusque dans les moments de folie pure vers lesquels les personnages sont amenés. Du très grand art.
Mais là où l’auteur de French connection et de To live and die in L.A. frôle le génie, c’est dans sa manière d’aborder le thème qui se cache derrière ce thriller profondément malsain et dérangeant. Un thème que seul un cinéaste américain peut traiter en connaissance de cause. La paranoïa dans ce qu’elle a de contagieux. Bug se révèle finalement comme une parabole sur la folie d’une société cachant sous son apparente toute puissance une fragilité et des blessures profondes (celles d’Agnès sont bouleversantes !), un terrain propice à la propagation des pires craintes, à l’hystérie collective.
En entretenant toujours une distance qui n’est pas sans rappeler le théâtre, dont cette histoire est issue (la scénariste a écrit l’adaptation de sa propre pièce), Friedkin réussie d’autant mieux à nous mettre mal à l’aise, à nous faire réfléchir à son propos sans nous ennuyer, sans vouloir nous convaincre, juste nous faire sentir, nous faire entendre surtout, la terrible force du processus en jeu. C’est une grande leçon de cinéma (l’expression est galvaudée, je sais, mais là…) et le meilleur film de son auteur.

Par Ioucounou, Mercredi 7 Mars 2007 à 15:56 GMT+2 dans Cinéma (article, RSS)



















