La raison du plus faible, de Lucas Belvaux
Voilà un film qui devrait être diffusé en cette période troublée, sur une chaîne de grande audience, en prime time...
Ce n'est pas une sortie ciné, mais DVD.
Comme une grande partie du cinéma belge, La raison du plus faible s'inscrit dans un contexte social et économique. On y voit une ville, Liège, filmée comme un personnage et des personnages filmés avec empathie, pour ne pas dire avec amour. Mais un amour qui peut être enragé. Car le dernier long-métrage de Lucas Belvaux est un film animé d'un puissant sentiment de révolte. Plus qu'un film engagé, c'est un film habité. C'est d'ailleurs peut-être pour cela que son auteur y est aussi présent physiquement, imprégnant chaque scène de son énergie bouillonnante et contenue.
Tout commence par cette ville qui est la sienne, justement. Des hommes aux visages fermés observent impuissants d'énormes grues démonter leur usine et l'embarquer en pièces détachées sur un train. Aucun mot n'est nécessaire.
Puis vient toute cette galerie de personnalités tour à tour touchantes, drôles, émouvantes.
Il y a Marc, l'ex taulard qui contrôle des bouteilles de bière en bossant en 3/8.
Jean-pierre, vieille ours blessé, vivant dans son fauteuil roulant en haut de sa tour HLM avec les aides sociales comme seul moyen de subsistance.
Robert, son pote de galère qui le porte dans les escaliers de secours quand l'ascenseur est encore en panne.
Patrick, jeune chômeur bardé de diplômes, menant une vie d'homme au foyer pendant que sa femme (Natacha Régnier, extraordinaire, comme d'habitude !), s'en va travailler à l'aurore en mobylette.
Et c'est par cet objet pourtant modeste que tout va commencer.
A bout de souffle, l'engin ne peut pas être remplacé.
Les transports en commun, ça fait se lever beaucoup plus tôt...
On achète d'abord un billet de loterie entre copains pour aider, puis, la nouvelle désillusion ayant fait son œuvre, on se dit qu'on n'a plus rien à perdre...
Et le polar commence.

Parce que La raison du plus faible, ce n'est pas une comédie. Ce n'est pas non plus un drame social. Ce n'est même pas un polar. C'est tout cela en même temps. Belvaux joue avec les genres sans en faire des tonnes. On est captivé comme dans un polar, mais pour être sans cesse rappelé au quotidien, aux individus dans leurs souffrances, leur amitié, leurs doutes.
Le film parvient à jouer subtilement sur trois tableaux : la narration pure, une psychologie modeste mais forte, un discours social et politique virulent. On s'y retrouve face à l'absurdité de notre système, dans ce qu'elle a de plus concret, de plus humain. On s'y dit des choses simples et importantes. Que l'avenir n'a de sens que si on peut y projeter un contenu, un espoir de bonheur. Et c'est justement de cela qu'on prive tout ce monde de précarité.
Et charge au spectateur d'en tirer les conséquences. Il n'y pas de solution proposée. Juste un constat amer, un cri de rage. La fin choisit d'ailleurs l'angle noir et négatif, désespéré.
Si le futur que nous nous préparons est peuplé d'individus sans espoir, il faudra beaucoup de flics pour protéger les intérêts de ceux qui en tireront profit.
Par Ioucounou, Mercredi 9 Mai 2007 à 12:28 GMT+2 dans Cinéma (article, RSS)



















